INTERVEW DU MINISTRE Augustin COMOE

LE MINISTRE COMOE NOUS INFORME

 

Interview du Ministre Agustin Komoé (1ère Partie)

 

Monsieur le Ministre, vous avez été le premier directeur de cabinet
du président Laurent Gbagbo. Comment s'est faite votre rencontre avec
 le leader historique du Front populaire Ivoirien?

 
 AUGUSTIN KOUADIO KOMOÉ: J'ai rencontré le Président Laurent Gbagbo la
première fois au mois de janvier 1986 à Paris. J'y étais pour des études
post-universitaires et lui, pour des raisons politiques, en exil
depuis 1982. Bien avant, j'avais entendu parler de Laurent Gbagbo à
Abidjan, mais je ne l'avais jamais rencontré. Très jeune, je me suis
engagé dans des cellules clandestines universitaires de l'époque aux côtés d'ainés
tels qu’Ouraga Obou, Boga Doudou, Simone Ehivet et bien d’autres. Mais je
n'avais pas eu la chance de travailler directement avec Laurent Gbagbo avant qu'il ne parte en exil. C’est par le professeur Ouraga Obou que j’ai rencontré le Président Laurent Gbagbo pour la première fois à Paris, où je suis resté 2 ans. Là - bas, nous avons effectué des missions d'information et de sensibilisation dans les grandes villes de France où se trouvaient nos compatriotes. Le Président Gbagbo les entretenait sur la situation politique du pays et sur la nécessité d'œuvrer à un
changement démocratique. C'est ainsi que le MIDD a été mis sur pied.
C'est aussi à cette période que j'ai rencontré Maurice Lorougnon, Kuyo
Téa Narcisse et Guy Labertit, chez qui Laurent Gbagbo a vécu un moment, ainsi que
bien d'autres. Voilà donc l'époque dont date ma rencontre avec Laurent
Gbagbo.

Quels souvenirs gardez-vous de lui déjà à cette époque?


A.K. KOMOÉ: De bons souvenirs. Ceux d'un père de famille. Parce qu'il
m'a pris comme son fils, jeune que j'étais. J'éprouvais beaucoup de
plaisir à être à ses côtés pour apprendre. C'est d'ailleurs pour quoi lorsqu'il est
rentré au pays et a décidé d'officialiser le Fpi, il m'a pris comme
son directeur de cabinet. C'est à ce titre que j’organisais ses
rendez-vous, préparais ses réunions, toujours dans la clandestinité
jusqu'au congrès clandestin de Dabou. La lutte politique à cette
époque était excitante. Nous voulions avoir des résultats, voir la
société ivoirienne se transformer rapidement pour se mettre au niveau des sociétés occidentales. ET pourtant il y avait du chemin à parcourir avec des risques. 
 
Vous craignez pour votre vie et votre carrière?

 

 A.K. KOMOÉ: Ce sont des sentiments tout à fait humains. À un moment donné de la lutte, il arrive qu'on se pose des questions sur les risques encourus.
Surtout pour nous autres, issus de familles modestes et qui par
pure grâce avons bénéficié de bourses de l'Etat pour faire des études universitaires.
Par moment, on se demandait si on était raisonnable. Suivre des opposants
dans un contexte de parti unique et donc répressif, il fallait le faire. Oui, j’ai eu des moments de crainte, non pas pour ma vie, mais pour mes études et pour ma carrière ensuite. Mais en même temps, j'ai eu foi en ce combat. Le
risque ne devait pas avoir raison de notre détermination à contribuer
au changement qualitatif de la société ivoirienne. Si nous ne le
faisions pas qui le ferait à notre place?

Pensiez-vous à cette époque, que vous accéderiez un jour au pouvoir ?

A.K. KOMOÉ: Quand on s'engage dans l'action politique, évidemment, on
ambitionne d'arriver au pouvoir. Nous rêvions donc de prendre la place
de ceux qui étaient là. Mais nous n'étions assez lucides pour savoir que
ce régime était bien assis et qu'il ne serait pas facile à
ébranler. La tâche s'avérait d'autant plus difficile que beaucoup de
jeunes de l'époque militaient dans les structures de jeunesse du Pdci, avec le confort et la sécurité que cela offrait. Et nous qui étions opposés au régime en place, n'étions pas nombreux. Donc ce n'était pas facile. Pour nous, il fallait lutter.
Et peut-être, après nous, une autre génération viendrait avec
plus de chance, prendre le pouvoir. Mais cela est arrivé plutôt
que prévu.


Le retour d'exil de Laurent Gbagbo, le 13 Septembre 1988, a t-il
boosté votre lutte à l'époque?


A.K. KOMOÉ : Avant d'aborder son retour, il faut rappeler les
conditions dans lesquelles il est parti en France. Nous étions au
début des années 1980. Le régime de Félix Houphouët-Boigny fait face à des
remous sociaux. Laurent Gbagbo qui apparaît comme la figure de prou ou l’instigateur de la contestation est particulièrement ciblé. Et pour échapper à une énième arrestation, est obligé de prendre le chemin de l'exil. Il le fait aussi pour aussi
donner un visage à la lutte, bien entendu avec ses compagnons de lutte. Il faut bien comprendre que l'exil constitue en lui-même un message politique. Partir en exil, signifie que le pays dans lequel on
vit, ne garantit pas la liberté d’expression et n’est donc pas démocratique. Or les dirigeants du parti unique s’affublaient de l’épithète démocratique tout en refusant le jeu démocratique et notamment le multipartisme pourtant consacré par la constitution de 1960. Mieux le Président Houphouët apparaissait comme un dirigeant exemplaire, respectueux des droits humains et des libertés politiques, aux yeux de la communauté internationale. Et c’est à l’endroit de celle-ci que Laurent Gbagbo a voulu envoyer un message en allant en exil en France. On comprend dès lors pourquoi le statut d’exilé politique ne lui a pas été octroyé aisément.

Mais une fois ce statut acquis, Gbagbo a
estimé que l'objectif était atteint. Il a donc décidé de rentrer en
Côte d'Ivoire pour placer le combat à un niveau plus pratique. Sortir
de la clandestinité et éprouver ce régime pour voir s'il s'engagerait
encore dans la répression. C'est ce que Laurent Gbagbo a
fait en 1988 en demandant qu'on officialise le Front Populaire Ivoirien (FPI). Évidemment on ne pouvait pas le faire au palais des congrès de l'hôtel Ivoire. Nous
l'avons donc fait à Dabou, dans la discrétion totale. Ca été un évènement majeur qui a bousculé le régime qui ne s’y attendait pas. Le processus enclenché était devenu irréversible. Parce que si nous nous arrêtions, la machine Houphouët allait nous broyer. Nous étions donc obligés d'aller jusqu'au bout. C'est -à -
dire affronter le régime de façon visible. Et les circonstances nous
ont donné un coup de pouce. Au sortir du congrès, un des nôtres,
Innocent Anaky Kobena, a été arrêté. Cela nous a poussés à affronter
le régime. Utiliser l'arrestation d'Anaky, pour porter le combat à un
autre niveau. C'est ce qui fût fait. Par ailleurs, le climat social se
détériorait avec les grèves intempestives dans l’Administration publique. Nous avons
donc fait mousser cette contestation. Les soutiens du Président Houphouët s’essoufflaient, sans doute en raison de son long règne. Cet environnement a contribué à fragiliser davantage son régime, qui a été obligé de lâcher du lest en acceptant de réinstaurer le multipartisme le 30 Avril 1990.

 

Quels sont les premiers dossiers que vous avez eu à gérer, en tant
que directeur de cabinet de Laurent Gbagbo?



A.K. KOMOÉ: Outre la gestion des réunions clandestines, j’ai participé à une serie d’activités aux côtés du président. Il y a d'abord eu la formation politique des militants. Apprendre à connaître les doctrines marxiste, léniniste, capitaliste,
socialiste, etc. Faire ensuite le choix du socialisme qui correspond à
notre vision de la société. L'autre volet consistait à comprendre le
fonctionnement de l'Etat. Puisque nous ambitionnions de gouverner la
Côte d'ivoire. Nous menions donc des enquêtes. Bien que nous n'étions pas nombreux dans l'administration, nous disposions de réseaux pour
avoir des informations sur le mode de fonctionnement de l'Etat. Parce
qu'un opposant doit être critique certes, mais doit pouvoir faire des
propositions. Nous devrions aussi tisser des alliances avec des
syndicats et des partis de la gauche démocratique. Nous avions pour
mission de coordonner les activités de cette coalition pour lui
permettre d'être plus efficace. Personnellement, souvent le président me demandait  de suivre les correspondants de presse
étrangère. C'est ainsi que j'ai connu Stephen Smith du journal "Le
Monde ". De sorte que dès que nous sentions venir un problème,
j'alertais ces journalistes. Cela a permis à la presse étrangère de
connaître la nature réelle du régime.

 

Mais avant, qui gérait la cellule clandestine du Fpi pendant que le
président était en exil?



A.K. KOMOÉ : C'était une équipe bien organisée autour de Simone
Gbagbo. Il y avait notamment Ouraga Obou, Boga Doudou Émile, Sangaré
Aboudrahmane, ami de longue date de Laurent Gbagbo, Pascal Dago Kokora
et bien d'autres.


En 1990, vous participez à l'élection présidentielle contre l'avis de
vos alliés de la gauche démocratique. Qu'est ce qui a motivé ce choix?


A.K. KOMOÉ : Nous avions réclamé de tout temps des élections
pluralistes. Et cela nous était enfin offert. Il aurait été
inconséquent de refuser de participer à ces élections que nous avions
réclamées à cor et à cri. Cela paraîtrait absurde.

Mais à l'époque, l'appareil électoral,  l'administration et l'armée
étaient aux  mains du PDCI. Sur quoi comptiez-vous pour gagner? Ou
bien vous participiez pour participer?



A.K. KOMOÉ : Nous comptions sur les Ivoiriens bien sûr ! Quand on va à une élection, c'est avec le secret espoir
de gagner. Mais en même temps, on reste lucide pour comprendre que
nous pouvons perdre. Mais il fallait s'engager dans le jeu politique
que nous mêmes avions demandé. Les conditions n'étaient certes pas
réunies  mais il fallait participer à ces élections. Le président
Laurent Gbagbo a vainement tenté de persuader ses amis de la gauche démocratique de l’époque de ne pas pratiquer la politique de la chaise vide. Comme aujourd’hui, avec Alassane Ouattara, les camarades pensaient que c'était une
manière de légitimer le Président Félix Houphouët Boigny. C'est une
lecture complètement erronée. Parce qu'on ne s'engage pas dans une
compétition électorale seulement en étant sûr à 100% de gagner. C'est
lorsqu'on est dans la compétition qu'on pose les problèmes inhérents à
cette compétition. Et vous observerez que Laurent Gbagbo a pris une
longueur d’avance sur ses camarades en participant à cette élection de 1990. Puisque son score  (18% selon les chiffres officiels) faisait tomber le mythe
Houphouët au détriment de celui de Laurent Gbagbo. Comparer Gbagbo à
Houphouët était en soi un honneur. L'histoire montre aussi que les
camarades qui ont refusé de participer à cette élection ont eu tord.
Puisque leurs partis politiques ne se sont pas donné les moyens efficaces de  conquête du pouvoir. Ce sont plutôt eux qui accompagnent les autres au pouvoir en jouant les faiseurs de rois.

 

En 1995 par contre, le Fpi refuse de prendre part à la présidentielle
et appelle au boycott actif du scrutin. Pourquoi?


A.K. KOMOÉ : En 1995 c’est plutôt le Front Républicain qui a appelé au boycott de l’élection présidentielle même si le FPI au sein de cette alliance était la principale force politique. C’est pourquoi le Président Gbagbo avait revendiqué en son temps cette action et même déclaré l’assumer. Plusieurs raisons avaient amené le FP dans cette aventure. D’abord, le pouvoir en place ramait à contre courant du processus de démocratisation et de modernisation de l’Etat. Il refusait notamment de créer les conditions d’une élection libre et transparente. Tout portait à croire qu’il voulait opérer un passage en force en viciant les règles du jeu démocratique pour s’assurer de la victoire avant la compétition. Le FPI avait revendiqué en vain le bulletin unique, la mise en place d’une structure indépendante pour organiser les élections et mettre toutes les parties sur le pied d’égalité. A cette revendication principale s’est grevé la question de l’éligibilité de Monsieur Ouattara, devenu président du RDR. Le durcissement du ton du régime et son refus de toute concession a poussé le Front Républicain dans cette aventure. Quelques années après cet épisode douloureux, je pense que le FPI s’était engagé dans un combat qui n’était pas le sien puisque la motivation principale de l’allié RDR était l’éligibilité de son président à la présidence de la République. Le Président Gbagbo l’avait fait par solidarité  à Monsieur Ouattara qui affrontait les tenants du pouvoir décidés à lui dénier toute prétention politique en Côte d’Ivoire. Le Front Républicain qui n’a pas atteint ses objectifs de créer l’alternance au pouvoir, n’a pas non plus survécu à cette épreuve.

 

En effet, Monsieur le Ministre, beaucoup d'Ivoiriens n'ont pas
compris que le Fpi disent d'Alassane Ouattara, en 1990, qu'il est
étranger et le soutienne en 1995 après.


A.K. KOMOÉ : Notre position était pourtant claire. Lorsque Monsieur Alassane
Ouattara est apparu au début des années 1990, Laurent Gbagbo a attiré
l'attention de la classe politique ivoirienne sur le danger que
constitue le parachutage de quelqu'un qui n'avait pas de passé en Côte
d'Ivoire. Et que nous craignions que ce parachutage ne crée plus de
problèmes qu'il ne pourrait en résoudre. Visiblement, pour le FPI, le recours à ce fonctionnaire internationale apparaissait comme une tentative de sauvetage du régime en place qui prenait de l’eau de toutes parts. Le Pdci avait réagi en disant que Ouattara était Ivoirien et donc que sa place était là où il était. On l’avait même fait figurer en tête sur la liste des dignitaires de ce parti. C'est le Pdci qui dirigeait l'Etat, et donc gérait l’état civil et les questions de nationalités. Ce sont les dirigeants de ce parti qui ont dit que Monsieur Ouattara était Ivoirien. Le Fpi a
donc pris acte et a estimé que si tel était le cas, il pouvait faire
alliance avec le parti politique qui le soutenait. Lequel parti a été créé par
Djeni Kobena, un ami de Laurent Gbagbo. Le Fpi avait
besoin d’un allié pour fragiliser le parti au pouvoir, il l’a trouvé dans le RDR.

Ce sont ceux qui tentaient de justifier la présence d’Ouattara en 1990 qui ont été les premiers à déclencher la guerre de la nationalité en élaborant des théories sur la citoyenneté ivoirienne aux accents xénophobes, avec le concept mal maitrisé de l’ivoirité. Le Président Henri Konan Bédié a écrit
lui-même, dans son livre, "Les chemins de ma vie", d'où est venu
Ouattara. La question de la nationalité d’Ouattara n'est pas notre
combat. Ni hier, ni aujourd’hui.

 

Est-ce aussi vrai, qu'à l'époque, certains d'entre vous aient évoqué
l'idée de prendre le pouvoir par la force ?


A.K. KOMOÉ : C'est un débat qui a toujours eu cours au sein des mouvements d’opposition. Mais le Front Populaire Ivoirien a opté dès le début pour une alternative démocratique au pouvoir. Il est vrai que certains parmi nous ont préconisé la force face à un pouvoir sans partage et liberticide qui refusait démocratiser la vie politique.
Mais le Président Laurent Gbagbo s'est toujours opposé à cette idée. Certains ne voyaient pas l'issue du combat démocratique. Or la lutte politique se mène en faisant des conquêtes cumulatives, dans la patience et dans la persévérance dans les voies qu’on a choisies. Nous avons cru en l'alternance démocratique et elle a eu lieu sans que le Fpi ne soit crédité d'un coup d'Etat. C'est tout à notre honneur. Et aujourd'hui
comme hier, nous défendons ce principe. Demain, nous le défendrons
encore. La tentation est toujours grande de prendre les
armes comme le font les autres. Mais ce n'est pas notre culture. Ce n'est pas la culture de Laurent Gbagbo. C'est pourquoi je
condamne toute velléité de prise du pouvoir par la force. C'est un
risque inutile que ceux qui y ont recours font courir au pays. Un régime issu de coup
d'Etat est obligé d'avoir un arsenal répressif pour diriger le pays.
Ce n'est pas notre culture.

 


À quel moment avez-vous quitté la direction du cabinet de Laurent Gbagbo?

A.K. KOMOÉ : En 1990. Vous savez, à différentes étapes de la lutte,
le Président se choisit des collaborateurs. Après moi, il y a eu
BOTY Koudou puis Affi N'guessan qui a eu l’honneur de conduire Laurent Gbagbo à la Présidence de la République en 2000.


Le 24 Décembre 1999, la Côte d'ivoire connaît son premier coup
d'Etat. Où étiez-vous ce jour-là, Monsieur le Ministre?


A.K. KOMOÉ : J'étais directeur du Chu de Yopougon. La veille, je suis
allé voir mes parents à Koun-Fao pour leur laisser de quoi faire la
fête. C'est en revenant à Abidjan, que j'ai appris la nouvelle du coup
d'Etat. Évidemment c'était le premier coup d'Etat et ça m'avait
troublé. J'ai été choqué parce que je savais que ce coup d'Etat allait
engendrer l'instabilité. Je ne croyais pas si bien dire parce que c'est
ce que nous voyons aujourd'hui. Je suis donc rentré à Abidjan pour
m'occuper des nombreux blessés qui affluaient au Chu de Yopougon. J'ai
même failli me faire arracher ma voiture par les mutins qui prenaient
les véhicules aux civiles, des ambulances et des véhicules de services ont été emportés. J'ai donc pris part aux opérations de secours sanitaires. Mais par la suite, j'ai perdu mon poste. Les nouvelles autorités n'ont pas donné dans la
dentelle. Elles ont remplacé systématiquement les cadres en poste par des personnes proches.


Vous accédez tout de même au pouvoir en 2000, à l'issue de ce coup
d'Etat. A t-il été un coup de pouce?


A.K. KOMOÉ : Par principe, aucun coup d'Etat n'est bon. Mais, celui
de 1999 à créé les conditions de la redistribution des cartes
politiques, puisqu'avant, le jeu politique était fermé. Le Président
Bédié semblait ramer à contre - courant des acquis démocratiques de
1990. Il semblait vouloir restaurer le parti unique alors qu'il n'en
n'avait pas les moyens politiques. Le coup d'Etat a permis de créer un
environnement propice à la discussion sur l'évolution des Institutions
républicaines, notamment la révision de la constitution et de la loi
électorale. Et cela a permis d'ouvrir le jeu politique et au Fpi
d'accéder au pouvoir.

 

Vous arrivez donc au pouvoir en Octobre 2000, dans les conditions que
Laurent Gbagbo lui-même qualifie de calamiteuses. Vos adversaires,
Bédié, Guéï et Ouattara, cachaient à peine leur intention de vous
chasser. Peut-on dire, Monsieur le Ministre, que le Fpi a été surpris
le 19 Septembre 2002?



A.K. KOMOÉ : Effectivement, quand on accède au pouvoir dans le contexte que vous décrivez, on prend des mesures pour la sécurité des
Ivoiriens. Ces mesures ont été prises, mais elles ont été insuffisantes et sans doute en déphasage avec l’ampleur de la situation qui avait été minimisée. Après la tentative de réconciliation nationale dont le bilan est mitigé nous avons entrepris la refondation du pays avec des reformes institutionnelles et structurelles importantes pour donner un second souffle au pays. Mais nous avons pêché par notre amateurisme dans la gestion de l’Etat au point de négliger des aspects importants de cette gestion. Je pense notamment à notre diplomatie et à nos rapports avec les autres forces politiques dont celles qui ont dirigé la Côte d’Ivoire un demi siècle durant. Nous nous sommes comportés comme dans une démocratie vraie dans laquelle les coups d’état n’ont pas leur place. Et nous avons fait confiance à tout le monde croyant que notre accession au pouvoir était salée par tout monde. En septembre 2002, c’est avec surprise que nous avons été attaqués puisque nous pensions avoir fait tout ce qui était en droit d’être fait pour normaliser la situation. Toute la politique d’ouverture menée par le président Gbagbo qui a souvent fait la part belle à son opposition n’a pas empêché la tentative de coup d’état mué en rébellion armée.

 

Vous avez donc failli à ce niveau?


A.K. KOMOÉ : Oui ! Nous avons failli sur ce point. Il faut avoir le
courage de dire que nous n'avons pas été à la hauteur des enjeux de
cette époque. Nous avons cru en la bonne foi de tous.  Or, le Président
Laurent Gbagbo a dit un jour que la mauvaise foi est la chose la mieux
partagée dans ce monde. Nous sortions d'une période difficile et nous
décidons de nous comporter comme si le pays avait été pacifié. Cela a
été notre erreur. Si nous ne le reconnaissons pas, c'est que nous ne
sommes pas prêts à changer. Et durant toutes ces années passées au
pouvoir, nous avons accumulé autant d'erreurs. Parfois des fautes qui
ont eu des conséquences dramatiques sur la vie des citoyens et de nous- même.


Il y a eu aussi les accords de Linas Marcoussis. Le bruit à couru
selon lequel le Premier Ministre Affi N'guessan aurait signé, au nom
du Fpi, l'accord, contre l'avis du Président Laurent Gbagbo.


A.K. KOMOÉ : Tout à fait. Des accusations ont été portées contre le
Président Affi. Je n'étais pas à Linas Marcoussis. Je ne peux donc pas
parler avec exactitude des conditions dans lesquelles cet accord a été signé, même si j’en connais le contexte. Mais je n'imagine pas que le Premier Ministre
Affi n'ait pu avoir la position du Président Gbagbo avant de se rendre
à cette rencontre. Je pense que les gens font de la surenchère. Je
n'ai jamais entendu le Président Laurent Gbagbo dire que Pascal Affi
N'guessan l'avait trahi à Marcoussis. Et je m'en tiens à cela. Par
contre, je sais que Affi a eu le doigté de signer ces accords.
N'oubliez pas que le régime était sur la sellette. L'objectif de ceux
qui ont tenté le coup d'Etat était de nous évincer du pouvoir avec la bénédiction des autorités françaises qui ne cachaient pas leur agacement à l’égard du Président Gbagbo.Affi N'guessan a sauvé les meubles à Marcoussis en permettant au régime de rester en place là où il était question que Laurent Gbagbo dégage immédiatement. Il faut reconnaître cela à Affi. Le fait d'accepter de dissoudre son
propre Gouvernement et de se faire remplacer par une personnalité extérieure à son parti, le fait d'accepter de mettre un terme à son programme de Gouvernement
dont les bienfaits avaient commencé à être ressentis de tous,
constitue un acte politique fort pour sauver le régime. Et le régime a
été sauvé. Le reste a été une question de gestion des accords pour
éviter que la rébellion ne prenne le dessus. Dans les différents
accords signés et résolutions écrites, il y avait matière à
neutraliser la rébellion. Mais qu'avons-nous fait pour désarmer la
rébellion avant les élections? Ce n'était plus le problème d'Affi
N'guessan. Mais le problème de ceux qui étaient chargé de mettre en
oeuvre ces accords. Il n’y a jamais de mauvais accords en soi, il n’y a que de mauvaises manières de les appliquer.



Le désarmement par la force était-il la solution comme le
préconisait certains caciques du régime tel que Mamadou Koulibaly?


A.K. KOMOÉ : Les événements de Novembre 2004 ont montré que Mamadou
Koulibaly n'avait pas raison. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Mais
c'est parce que ceux qui ont permis l'attaque du 19 Septembre 2002
avaient pour seul objectif d'évincer le Président Laurent Gbagbo et de
mettre fin au régime de la refondation. Toute tentative de règlement
par la force était vouée à l’échec. Vous avez vu les différentes
tentatives qui ont échoué. Donc ce n’était pas une question de force militaire.
Mais une question diplomatique et politique. Nous pensions que les
équipements militaires acquis, qui nous donnaient une supériorité sur
la rébellion, pouvaient résoudre le problème. Mais c'était une vue de l’esprit et un manque de réflexion profonde. Si nous avions cherché à comprendre pourquoi la communauté internationale semblait soutenir la rébellion,
on aurait adopté une autre attitude à l’égard de tous . Peut être que là, on aurait
obtenu le désarmement sans effort.



Qu'attendait la communauté internationale de vous à votre avis?

A.K. KOMOÉ : Je ne sais pas.  Si elle s'est liguée contre nous, c'est
qu'elle avait quelque chose à nous reprocher certainement. Il nous
appartenait de chercher à savoir ce qu'elle nous reprochait et engager
des discussions franches.



Le Président Laurent Gbagbo,  en fin stratège, n'a t-il pas perçu cela?

A.K. KOMOÉ : Être un fin stratège a des limites comme on a pu le voir. Il ya toujours plus fort que soi. Un Président, c'est aussi des collaborateurs. C'est son réseau constitué de collaborateurs et d'amis vrais à l’intérieur comme à l'extérieur qui peut rendre ce génie plus performant. Et à ce niveau, j'avoue que nous avons pêché
par faiblesse de notre diplomatie. Nous n'avions pas d'amis. Je suis désolé
mais nous l'avons constaté lorsque le pays a été attaqué. Des voyous assassinent le Ministre de l'Intérieur et personne ne lève le petit doigt dans le monde. C'était
la première alerte dès 2002, qui montrait que personne ne nous
soutenait. Il fallait chercher à savoir pourquoi et corriger cela. On
ne choisit pas son frère mais on choisit son ami. On aurait dû se
faire des amis.  Au lieu de cela, nous avons choisi de gérer la crise
par défiance à l'égard de la communauté internationale et surtout des
occidentaux qui sont les maîtres du monde. Alors sur quoi
comptions-nous pour défier des puissances nucléaires? Sur qui
comptions-nous pour nous défendre au Conseil de Sécurité de l'Onu? Si
nous avions l'amitié au oins de l'un des cinq membres permanents, on aurait pu
éviter ce qui est arrivé. On n’avait personne. Et je suis bien placé
pour vous le dire. C'est pourquoi lorsque la France nous a dit " Vous
ne touchez pas aux rebelles ", on ne les a plus touchés.

Mais comment expliquer que l'historien Laurent Gbagbo n'ait pu cerner
tous ces contours que vous évoquez?


A.K. KOMOÉ : Il m'est difficile de répondre à cette question. Il
avait certainement d'autres stratégies qui se sont avérées
inefficaces.

Est-ce à cela que le Président Affi N’guessan fait allusion en disant que
"notre intelligence n'a pas suffi" ?



A.K. KOMOÉ : Tout à fait. Et je suis entièrement d'accord avec lui.
Nous n'avons pas été à la hauteur de la situation. C’est la première leçon qu’il faut tirer d’un échec.

 

Réalisée par Abraham Jo (IvoireNewsInfo.net) et Djimi Dilanaud (Deboutciv)

Collaboration : Gueye Junior Machou (Hygiene Politique en Côte d’Ivoire)

 

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